Adieu Solex 

(Patrick Poivre d'Arvor)

Le petit cheval noir est mort ce soir. Il est mort sans voir le troisième millénaire. Lui devant et nous dessus.

On l'aimait bien, notre Solex, et on est des millions à le pleurer. Pendant ses heures glorieuses, il s'en

vendait 350 000 par an. II y a cinq ans, 4 573 seulement. Et aujourd'hui, à peine 2 800.

La fin des braves. Immolé sur l'autel du progrès, de la réglementation tatillonne, du casque obligatoire,

des excitations citadines. S'il est une victime du temps qui passe trop vite, et trop mal, c'est bien lui.

Car c'est son rapport au temps que j'aimais en lui. D'abord celui qui vous empêchait de vieillir et

vous permettait de rester éternellement adolescent. J'ai bien observé ceux qui le chevauchaient :

avec ou sans écharpe flottant au vent, ils trahissent des moeurs d'étudiant prolongé.

Le temps qui passe, le temps qui file... A 30 kilomètres à l'heure, on ne risque guère de frapper

les radars d'apoplexie. On défile dans les rues à la vitesse de la vie. On dévisage les

jolies dames, on dévore goulûment les affiches, on s'arrête comme on veut pour boire

un café, on roule un peu , pas trop, sur les trottoirs, on gare son destrier comme

une patinette, on a presque envie parfois de l'accrocher au clou pour le faire sécher

en lui donnant son 1,3 l de Solexine pour le désaltérer.

Et puis on a le nez à l'air, on hume les senteurs de l'automne et du printemps, et les parfums

des jolies dames. Bien sûr, on renifle parfois quelques gaz carboniques lâchés par

nos contemporains sur quatre roues, mais on est tellement au dessus de ça... Au dessus de tout,

puisque, juchés sur nos engins, on porte sur les malheureuses automobiles un regard apitoyé et

un peu condescendant. Ils ont les fesses au ras du sol, le nez au ras du volant et nous paraissent

prisonniers de leur carcasse métallique. Nous, on se faufile entre les boîtes de sardines et on se

laisse griser par la bise. Et par la gloire des fantômes noirs. Longue vie à leur spectre ...

(extrait du « sélection du readers digest » N°505 de mars 1989)

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